inversion

1997.10.16

Douglas Edric Stanley

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Il y a quelque temps, pendant que j'endormais ma fille qui n'avait alors que quelque mois, me suis rendu compte que pendant que je la tenais dans mes bras, elle me tenait dans les siens. L'extrême plaisir que cela me donnait -- à savoir qu'en même temps que je l'élevais elle aussi tenait mon futur dans ses mains -- se mélangeait avec le sentiment d'une déstabilisation que j'appellerai ici un effet d'inversion. L'inversion, qui est souvent accompagnée par une sorte de prise de conscience intuitive de sa propre position à la fois dans et sur les bords du dispositif, est un processus « d'exappropriation » [Jacques Derrida, « Spéculer -- sur Freud », dans La Carte Postale, Paris, Aubier-Flammarion, 1980] par lequel on se trouve dessaisi par ce qu'on cherchait à saisir [sur la question de la saisie et la dessaisie dans l'interactivité, cf. Jean-Louis Boissier, « Une esthétique de la saisie » dans Les technimages, 1994, p.25-27, ; et Jean-Louis Boissier, Programmes interactifs, catalogue de l'exposition au Centre d'art dIvry-CREDAC, 1995, p.5-8]. L'inversion est également une expérience de l'Unheimlich freudien, où le familier devient étrangement inquiétant par le fait même de sa familiarité, c'est-à-dire au moment où le familier devient étranger justement parce qu'il est si bien connu (cf. game over). Dans les dispositifs d'interactivité on voit cette expérience d'inversion à chaque fois que les pôles de projection et de représentation par procuration (cf. marionnettes) se renversent et que l'interacteur se trouve face à lui-même en train de chercher l'entrée dans le dispositif. Elle décrit également la prise de conscience de l'effet de prothèse par lequel l'interacteur ne saisit la machine qu'au moment où il entre en configuration avec elle et se projette tout le long de ses contours. Dans le cas de l'expérience avec ma fille, cet effet d'inversion fut plutôt ressenti comme une inspiration, alors que dans le cas de jeux comme Doom ou Spacewar, cet effet d'exappropriation est souvent accompagné d'une période de désorientation qui ressemble à un deuil, un deuil de soi-même (cf. game over).

cf. game over, invagination, marionnette, piège, relation

bibliographie :

illustration :

Flora Petrinsularis, installation interactive, Jean-Louis Boissier. La figure d'inversion peut également se trouver à l'intérieur de l'image. Cette figure est souvent utilisé dans les travaux de Boissier, où l'interacteur se retrouve avec l'herbe coupé sous les pieds par le fait même qu'il est aller chercher telle ou telle chose. Si, par exemple, j'ai une case noire et une autre blanche et que je considère que la case noire correspond au « contenu » de l'image, le procédé d'inversion consisterait à inverser l'image noire avec celle de l'image blanche au moment où l'interacteur tombe sur la noire. C'est-à-dire qu'au moment où je « saisis » l'image, elle se glisse par-dessous moi et se retrouve dans l'autre image, celle que j'essayé d'éviter. Si je me retourne à ce moment-là et que je cherche à saisir l'image dans son nouveau positionnement, elle se glissera de nouveau et retournera dans la case départ, et ainsi de suite. L'intérêt de la figure d'inversion est multiple : 1. elle permet d'introduire dans le dispositif lui-même le désir de l'interacteur, son envie de saisir l'image; 2. elle met l'interacteur dans le processus de défilement des images, dans leur « montage »; 3. elle met en relation le geste et l'image, mais de l'extérieur, par un système de renversements où on interagit justement au moment où on ne saisit plus l'image, c'est-à-dire au moment où on se laisse être saisi par l'image; 4. elle offre une critique de l'image, pour toutes les raisons que je viens de suggérer... Dans le cas de Flora Petrinsularis, la figure d'inversion permet de faire avancer les images, et en même temps de les déplier. Elle est figure de désir surtout dans la mesure où l'oeuvre ne cesse de revenir à la question du fétiche, du désir de saisir et d'être saisi (et dessaisi) par ce que Lacan avait nommé l'objet petit 'a', c'est-à-dire l'Autre avec un petit 'a', l'autre en tant qu'impossibilité d'appropriation absolue.