Au fond d'un couloir sombre, une lumière faible scintille : la promesse d'une interaction. Au fur et à mesure que l'on s'approche, cette lumière s'active et forme des figures à base de pixels plutôt grossiers. C'est le premier temps de la machine, celui de la réactivité : je bouge mon corps et des pixels dansent en conséquence.

Moulin de la recense
Moulin de la recense
Moulin de la recense
Moulin de la recense

Remarque : Cette œuvre anciene — l’une de mes premières — a été mise à jour sur ce site web, et adaptée pour l’ère moderne de la détection faciale, grâce au système de détection Mediapipe Face Landmark. À l’époque, mes méthodes de détection faciale étaient bien plus rudimentaires. Essayer ici: Les milles visages du Bouddha.

Notre machine se dévoilera en trois temps. Pour les identifier, utilisons trois termes de notre vocabulaire : réactivité, relation, récursivité.

Douglas Edric Stanley, The Thousand Faces of Buddha
The Thousand Faces of Buddha, Douglas Edric Stanley
The Thousand Faces of Buddha, Douglas Edric Stanley
The Thousand Faces of Buddha, Douglas Edric Stanley

Au fond d'un couloir sombre, une lumière faible scintille : la promesse d'une interaction. Au fur et à mesure que l'on s'approche, cette lumière s'active et forme des figures à base de pixels plutôt grossiers. C'est le premier temps de la machine, celui de la réactivité : je bouge mon corps et des pixels dansent en conséquence.

Depuis l'intérieur de cette danse abstraite réunissant pixels et mouvement, émergent le deuxième temps de la relation : une sorte de figure du « Gestalt », puisque les pixels qui bougent sont en réalité disposés selon une orientation qui respecte notre propre physionomie. Il s'agit d'une des figures les plus rassurants des systèmes réactifs, celle du mirroir (cf. Trash Mirror, Wooden Mirror, Reactive Books, Mirror Mirror).

Gestalt. Soit une contradiction apparente. Les psychologues de la Gestalt parlent du caractère « anisotrope » de l'espace perceptif, c'est-à-dire son caractère fondamentalement non symétrique. Contrairement à l'espace du physicien, l'espace du phénoménologue est plus lourd en bas qu'en haut, plus dense à l'arrière des objets que devant eux, et il diffère qu'il est du côté droit ou du côté gauche. Conçu évidemment à l'image du sujet humain — soumis à la gravité, orienté de face, avantagé à droite — il en constitue une projection, renvoyant au spectateur sa propre image virtuelle comme dans un miroir invisible. Mais les psychologues de la Gestalt parlent aussi de ce même espace de l'expérience comme fondamentalement centré et, par là, comme résolument symétrique puisque la symétrie radiale, constituée à partir d'une rotation multidirectionnelle autour d'un point, est la forme la plus achevée d'équillible spatial.
– Yve-Alain Bois, Rosalind Krauss ; L'informe: Mode d'emploi ; 1996 ; pp. 83-4

Les pixels disparates forment dans leur ensemble notre propre image. Un miroir donc, d'où on surgit du noir grâce à une caméra infrarouge.

Enfin, à partir de ce mirroir, une troisième logique émerge, annonçant le troisième temps de la machine : la récursivité. Car celle-ci ne se contente pas seulement de retransmettre notre image en temps réel, elle profite également de sa caméra pour prendre des images de chaque intervenant et qu'elle accumule dans une base de données volatile. Cette base de données est temporaire, mais collective : elle contient 1000 images de ceux qui ont regardé dans ce miroir avant nous. Quand il n'y a plus de place, les plus anciennes des images sont écrasées par les nouvelles images. A commencer par le concepteur du programme lors des premiers essais de mise-en-route (image no.1), ses assistants (no.2), les commissaires d'exposition (no.3, ...), les techniciens du lieu, et puis enfin les spectateurs anonymes qui éloignent le système du narcissisme primaire de l'auteur pour peupler le système de leurs visages lorsqu'ils découvrent le système.

Dans la machine, il y a donc un ruban (cf. Turing Machine) qui enregistre les mouvements de spectateurs. Mais ce n'est qu'en regardant de plus près que chacun des pixels se dégage de cette figure du Gestalt, et nous permet de se rendre compte qu'ils contiennent les visages précédents captés par le miroir. Ce troisième temps de la machine est la plus fragile, et d'ailleurs échappe à au moins un tiers des spectateurs qui sont souvent poussés dans un mouvement boulimique d'acquisition des œuvres. Ce n'est qu'en ralentissant ses mouvements et sa perception que cette troisième image émerge et laisse appercevoir les témoins discrets de la récursivité sans fond dont souffre l'image une fois saisie par l'algorithme.

The Thousand Faces of Buddha, Douglas Edric Stanley, 1999/2003