Au cours d’une formation en 3D, j’ai décidé d’adapter Quad de Samuel Beckett sous la forme d’une boucle algorithmique épuisante de figures en marche.
- Pièce: Quad
- Auteur: Samuel Beckett
- Adaptation: Douglas Edric Stanley
- Technologies: Blender, Unity game engine
- Processus + code source: abstractmachine/head-formation-blender
- Professeur: Claudy Iannone
- Apprenti: Douglas Edric Stanley
- Formation : Modélisation, animation et rendu 3D. Introduction à Blender
- Dates : 2024.11.15 > 12.21
- Institution : HEAD – Genève
Projet
Une adaptation de l'emission Quad (play), écrit et réalisé par Samuel Beckett en 1981.
Adaptation
Ce projet a été une adaptation de la pièce pour télévision Quad, écrit et réalisé par Samuel Beckett pour le Süddeutscher Rundfunk, le 8 octobre 1981. Dans cette réalisation, quatre personnages de quatre couleurs différentes déambulent autour d'un carré, alternant leurs mouvements entre rapprochement au centre et éloignement vers les quatre coins du carré. Une musique rythmée accompagne la déambulation.
Dans cette adaptation, j'ai modélisé d'abord les quatre personnages de la pièce dans Blender. J'ai ajouté ensuite une armature à ces personnages à l'aide de Rigify. Enfin, j'ai animé leurs mouvements avec les outils d'animation de Blender.
Le résultat de toutes ces étapes a été importé dans Unity, où j'ai controllé le mouvement des personnages via de la programmation en C#, en suivant rigoureusement les diagrammes écrites par Beckett dans la pièce originale.
Le but de ce projet était de mieux maîtriser la passage de la modélisation 3d dans Blender avec un résultat final dans un game engine où les personnages sont controllés en temps réel.
Quad
Quad is a television play by Samuel Beckett, written and first produced and broadcast in 1981. It first appeared in print in 1984 where the work is described as "[a] piece for four players, light and percussion" and has also been called a "ballet for four people." – Quad (play), Wikipedia

I & II
Pendant le tournage, une variante — « Quadrat II » — a été improvisé sur le plateau par Beckett lorsqu'il a vu un moniteur de contrôle qui permettait d'étalonner les caméras avec une image en noir et blanc. Dans cette variante, la musique et les couleurs ont disparu et les personnages traînent les pieds laborieusement. Beckett a déclaré : « Between the two parts there is an intermission of 100'000 years ».
Schéma

Quad
Voici mes notes théoriques sur la pièce Quad, des réflexions, etc. que vous pouvez lire plus en détail dans mes notes sur mon processus.
Videos
J'ai mis en lecture non-référencé, les deux versions de Quad dans une plus haute résolution que ce qu'on trouve d'habitude en ligne :
Prémière partie
J'ai lu la première partie de « L’épuisé » de Deleuze. Cette prémière partie construit une sorte de lecture généralisé de Beckett et distinguant « le fatigué » de « l'épuisé ». Dans la deuxième partie il va traiter Quad plus directement, mais dans cette première partie Deleuze traite l'ensemble de l'œuvre de Beckett et surtout ces personnages étranges comme Malloy ou Winnie entourée jusqu'au cou.
L'argument central tourne autour de l'idée d'une œuvre qui tente d'épuiser par différentes stratégies la langue, la parole, l'image, puis l'espace. Deleuze décrit des personnages qui ne sont pas juste allongé (= fatigués) ; iels sont plutôt assis-es mais immobilisé-e-s.
Le mot qui semble hanter ce texte — et que Deleuze traite, et écarte, mais avec peu d'insistance — est la question du silence. C'est même la fin du texte. En gros : comment parler du silence dans un texte, dans une pièce, dans un film, dans une émission télévisuelle. C'est proche, de ce point de vue, du projet de Heidegger : comment parler d'une silence étourdissante ?
Cette question du silence est une manière de traiter l'extrême épuration de Beckett qui n'est pas un minimalisme. Ce n'est pas une tentative de simplifier le sens ou la représentation ; il s'agit d'un projet plutôt de l'exténuer par un mouvement intérieur.
Deuxième partie
La deuxième partie du texte de Deleuze approfondit spécifiquement cette question du silence qui ne peut jamais être atteint ; ou seulement par le détour d'un épuisement du sens, du bruit, du signal.
Le projet du texte semble être une sorte de traité sur l'art et ses limites : comment l'œuvre d'un artiste singulier ait pu dépasser d'intérieur ce dilemme de comment une œuvre peut parler d'une entité qui ne prononce pas son nom, d'un bruit qui n'émet pas de son, d'un objet qui produit aucune forme, d'une image qui rayonne aucune lumière ; comment, en « épuisant » de l'intérieur de la représentation les limites de la représentation.
C'est dans ce sens que Deleuze parle de l'épuisement, et c'est ce qui rapproche de sa défition de la ritournelle et la manière dont les animaux utilisent la répétition du marquage d'un territoire pour épuiser un espace : on fait le tour de l'espace dans tous ces recoins ; non pas de manière exhaustive, mais au moins assez pour épuiser tous les potentiels.
Avec les animaux, le concept d'épuisement du possible est relativement facile à saisir : l'animal tente d'épuiser la totalité des vecteurs ouverts pour le tuer, pour prendre sa nourriture, pour voler sa progéniture. On dit tenter, car l'exercise est sans fin, mais on cherche néanmoins à en finir une fois pour toutes, avant d'être fini une fois pour toutes. C'est ce qui le distingue de ce que Deleuze appelle « la réalisation », c'est-à-dire le travail, le labeur, les accomplissements : l'œuvre de l'animal tente d'être exhaustive, et est saisi par cette entreprise d'une manière existentielle. C'est plus urgent qu'un simple travail de mantien du territoire. C'est un mode d'existence.
Comment dire
La fin de ce texte de Deleuze est sublime, même si Beckett fait la plus grosse partie de l'effort. J'ai eu du mal avec le début de la deuxième partie ; je pense que je dois la relire. Mais la fin est très fort. Deleuze y parle de comment Beckett emploie une énième stratégie, une fois avoir épuisé toutes les permutations d'un objet ou d'un geste comme dans Molloy : sa stratégie est de faire pousser — ou peut-être dériver, en tout cas faire croître — des mots à l'intérieur des phrases, afin de faire glisser le sens ces mots, non pas pour les enrichier, mais plutôt pour enlever du sens, exténuer des significations, presque comme si on corrigait un malentendu.
Grey Time
Il y a aussi une belle partie de ce texte où Deleuze parle de l'insomniaque. C'est, de nouveau, une belle manière — parfaitement deleuzienne — d'écarter la simple définition d'absurde, de surréaliste, ou d'étrange de l'œuvre de Beckett. L'absurdité serait trop pastiche pour décrire sa manière de figurer l'existence - une sorte de parodie facile des aspects étrange de notre existence. Dans l'œuvre de Beckett, on ne rêve pas de « choses bizarres » ; ce serait trop facile. On est plutôt saisit par une force qui refuse de forcer, un évenement qui refuse d'arriver.
L'insomniaque est bel et bien dans le monde de la raison, de la conscience, de la vie, mais dans un état modifié qui lui transforme plutôt sa possibilité d'agir. L'œuvre — l'artifact de l'œuvre, sa forme, sa figuration — tente de produire en nous cet état ici-ailleurs, ex-stase, hors-là, ce ses personnages. Tout comme En attendant Godot est une sorte de pièce — dans son titre même — qui peine à démarrer, et n'arrive jamais réellement à démarrer : on attend toujours le démarrage, en suspens et c'est cela même l'œuvre. L'œuvre même est ce suspens.
L'autre jour, j'ai raconté à ma psychanalyste que Beckett avait déclaré que, entre les deux versions que Quad I et Quad II, se passaent 100'000 ans. Laura Salisbury appelle ça, avec un très beau titre, Grey Time. Le gris de ce titre vient de l'annecdote où pendant le tournage de « Quadrat II » Beckett a vu un moniteur de contrôle qui permettait d'étalonner les caméras avec une image en noir et blanc. Contient de cette nouvelle perspective, Beckett a déclaré : « Between the two parts there is an intermission of 100'000 years ».
Étant moi-même dans une belle lutte depuis toute ma vie avec diverses affectations physiques et psychologiques qui tournent autour de l'insomnie, des « impatiences », et d'autres affectations psychophysiologiques autour du sommeil, je lui ai déclaré avoir bel et bien connu, sans aucune ambiguité, très intimement, et de manière absolument factuelle, ce grey time qui dure 100'000 ans. Cet insomniaque qui prolonge péniblement pendant 100'000 ans son endormissement, me voilà, tous les soirs, depuis une vie de soirées.