Voici une belle image de la récursivité informatique : une machine génère une interface graphique factice, distribuant des icônes dans tous les sens, vide d'actionabilité. Pas la peine d'agir, l'interactivité n'a plus besoin d'être, comme nous verrons dans un instant. La machine aura de toute façon déjà déssiné de nouveaux boutons par dessus ceux dont on aurait enfin repéré l'éventuel sens, créant ainsi un chamboulé chamboula d'une sorte de machine impossible à maîtriser. Une machine en constante redéfinition, une sorte de cockpit d'avion dans son impacte à 754km/h avec un tour, vu au ralenti par J.G. Ballard. Quelque soit la fonction de cette interface graphique, elle gardera quelque chose de rassurant et de la sobriété plane de toutes les interfaces graphiques classiques : il est parfaitement plat... jusqu'à ce que l'Urbaniser - T1 dévoile son deuxième programme en introduisant une nouvelle logique figurative à l'intérieur de la première et repliant cette interface graphique sur elle-même.

Dans la tradition Kabbaliste depuis Louria (1534-1574) on trouve un récit singulier de la conception du monde : puisque Dieu est tout, et que ce tout est infini, il n'existait pas de lieu pour des choses tangibles comme la terre; en conséquence, Dieu a dû ingurgiter une partie de lui-même et créer ainsi une vide en plein centre dans laquelle quelque chose comme la terre et l'homme pourrait naître. Cette autophagie si particulière est appellé « tsimtsoum » et signifie la « contraction » de Dieu. Dans l'informatique nous n'avons pas d'équivalence car tout est soit immanence matérielle (pas de trou), soit extériorité étendu (que des trous) nécessitant une interfaçage permanente — cela dépend du point de vue où l'on se place. Mais dans Urbaniser - T1 il existe un moment étrangement similaire à au moins un aspect du récit de Louria, c'est-à-dire à partir du moment où l'image se met à s'auto-digérer pour donner de la place à de nouvelles images.

Servovalve, Urbanizer - T1

A l'endroit des carrés pseudo-isométriques vertes et rouges, Urbaniser - T1 est en train de prendre des clichés de son propre rendu et de l'utiliser comme matière première dans la génération de nouvelles icônes qu'il peint par-dessus les précédents. Il s'agit de la fonction « copyPixels() » dans Shockwave qui copie rapidement un bloc de pixels d'un emplacement de mémoire à un autre bloc. D'habitude, ce coper-coller (cf. décalcage) se fait sur deux images différentes, mais puisque toute mémoire est stocké à plat dans la machine, rien ne lui empêche de copier par dessus l'orginal lui-même. Voici l'ébauche d'une image infiniement générative, à la mannière du 386_DX ou des œuvres plus engagés dans cette voie comme Reload.

A chaque copier-coller la machine tord également l'image avec une transformation du « quad() » de l'image, c'est-à-dire les quatre coins du cadre. Les quads sont surtout conçus pour construire des textures pour des formes en trois dimensions, ou pour tordre une image pour la faire rentrer dans une forme qui simule un rendu 3D. C'est plutôt le deuxième procédé que Servovalve emploie ici, sauf que le résultat est volontairement faussé, créant une oscillation troublant entre perspective isométrique et planéitude graphique (cf. F1 Racer Mod - Japanese Driving Game).